En janvier 2014, j'ai eu l’occasion de parler avec Asbel Kiprop à Edinbourg, alors qu'il passait au contrôle anti-dopage après sa course (cross court). Je l'ai trouvé très ouvert et prêt à parler de son entrainement, de ses objectifs et de sa motivation. C’est dommage qu’on n’ait pas eu plus de temps pour discuter. Voici la transcription de notre conversation (traduite de l’anglais), on a discuté de la coupure de fin de saison, des renforcements particuliers, de la première course de la saison, des séances de côtes, et de la motivation.

J’espère que vous trouverez çela intéressant et utile.

Asbel Kiprop
Age: 25 ans (né le 30/06/89)
Titres:
Champion du Monde de Cross (junior) : 2007.
Champion Olympique du 1500m : 2008
Champion du Monde du 1500m : 20011, 2013.
Records:
800m: 1’43,15
1500m : 3’27,72

Quel âge aviez-vous lorsque vous avez commencé à courir?
AK : J'ai commencé à courir, à m’entrainer quand j'étais encore à un âge tendre, jusqu'à ce que mon père me dise que j’étais trop jeune pour courir et que l’entrainement sur-développerait mes muscles (à noter, le père de Kiprop était un très bon coureur lui-même).

Quel âge aviez-vous?
AK : Environ 11 ans. Et j'ai dû faire une pause pour me concentrer sur mes études. Jusqu'en octobre / novembre 2006, lorsque j’ai rejoint le camp d'entraînement au centre de haute performance à Eldoret (note : ce centre a été mis en place pour aider les athlètes qui ont du potentiel, mais n'ont pas les facilités requises), et l'année suivante j'ai réussi à gagner les Championnats du monde de Cross (junior).

Pourquoi avez-vous commencé à courir quand vous étiez jeune ? Avez-vous été inspiré par d'autres athlètes ?
AK : Mon père était athlète avant. Il avait l’habitude de courir, il avait l’habitude de nous raconter des histoires : où il a couru, les endroits qu’il a visités quand il était athlète, sa visite en Angleterre, les compétitions à Crystal Palace (Londres).

Votre père ne vous a pas poussé ? Il ne vous a pas fait courir ?
AK : Non, il ne voulait pas que je commence trop tôt

Et quand vous avez commencé, est-ce que vous étiez bon ? Vous étiez le meilleur ?
AK : Non, je n'étais pas le meilleur. Surtout à l’école, je n'atteignais même pas le niveau de district. C'est le niveau le plus bas au Kenya. Je n'étais pas capable de courir au niveau du district

Mais vous avez cru en vous-même ? Vous saviez que vous pouviez vous améliorer ?
AK : Oui, je savais à l'époque que lorsque je grandirais et que j’aurais plus de force, je serais capable d'être à un bon niveau. Il y avait toujours cette croyance à l'intérieur de moi même que je pouvais le faire.
En 2007 je me suis entraîné. J'ai couru 3'35 lors des qualifications nationales et j’ai fini 4ème à Osaka en 3'35. L'année suivante, j'ai couru 3'31. Je suis resté à 3'31 pendant 3 ans. Je ne m’améliorais pas. Je suis arrivé à un point où je voulais devenir un coureur de 5000m. Mais je persistais, et en 2012, j'ai couru 3'28, puis 3'27 l’année dernière.

Et cette année ? Que voulez-vous faire?
AK : Eh bien, j’ai hâte de voir ce qu’il va se passer cette année. Je n'ai pas trop d’attentes, mais je suis impatient de courir sous 3’26.

Quelle est la partie la plus importante de votre entrainement ? Qu’est-ce qui est nécessaire pour être un bon coureur de 1500m ?
AK : Il s'agit de l'accumulation : il faut faire un certain kilométrage pendant la semaine facile. Vous pouvez faire des sorties longues, mais vous n'avez pas besoin de pousser beaucoup. Parce que sinon, vous aurez votre vitesse limitée.

Il s'agit donc d'endurance et de kilométrage ?
AK : C'est un équilibre. Le 1500m est une course de demi-fond. Ce n'est pas aussi court que le 800, et pas aussi long que le 5000m. Alors vous avez besoin à la fois d'endurance et de vitesse. Donc l'équilibre est un facteur clé.

Quand la saison est finie, est-ce que vous faites une coupure dans votre entrainement?
AK : Oui. Normalement je prends 2 mois de repos, sans entrainement. La saison finit en septembre, donc je fais un repos en septembre et octobre, et la reprise commence en novembre.

Qu’est-ce que vous faites pendant ce période ? Rien ? De la natation, du vélo, du footing ?
AK : Non je fais mon travail. Je vais à mon lieu de travail. Je travaille à Nairobi comme policier.

Mais pas d’entrainement ? Pas d’exercice dur ?
AK : Non, pas d’exercice.

Et puis c’est la reprise et une progression douce ?
AK : Oui, c’est une reprise et une progression lente, le corps se sent comme si vous n’aviez jamais couru avant ! C’est dur !

Et il vous faut combien de temps avant d’être à nouveau en forme ?
AK : Parfois, je ne le sais même pas au moment de ma première course. On va faire des cross au Kenya. Vous en faites un et peut-être que vous ne finissez pas. Vos poumons brulent beaucoup. Et après ça, quand on reprend l’entrainement, on a l’envie, le désir de s’entrainer dur.

Et pendant cette période, est-ce que vous faites des entrainements de côtes ?
AK : Oui. Quand je fais mes footings, mes sorties longues, je prends des chemins très vallonnés

Et des séances spécifiques de côtes ?
AK : Oui, mais grâce aux footings vallonnés, je ne fais des séances de côtes que toutes les deux semaines.

Et des séances spécifiques de renforcements ou de plyométrie ?
AK : Pas trop, non. Mais pour une bonne résistance je fais des séances pendant lesquelles je tire un pneu – des répétitions de 600m !

Et dernière chose : est-ce que vous manquez jamais de motivation ?
AK : Oui, parfois je n’ai pas envie d’aller m’entrainer. Je me sens fainéant. Mais si vous parvenez à aller courir, vous vous trouvez en bonne position pour les entrainements suivants.

Est-ce que vous avez des techniques spéciales pour surmonter cette fainéantise ?
AK : Eh bien, je considère tout simplement ça comme mon occupation. C’est mon boulot, donc je dois le faire.

Merci pour votre temps
AK : Avec plaisir

***
Deux choses intéressantes pour moi dans cette petite interview. Kiprop, comme beaucoup de Kenyans, fait beaucoup de ses footings sur des chemins vallonnés (et les footings ne se font pas à 10kmh !) Ca donne une très bonne résistance. J’aime beaucoup son attitude après sa première course. La course est dure et ses poumons brulent. Il rentre à son camp d’entrainement avec l’envie d’être en forme, en sachant que l’entrainement va lui donner cette forme.